LE BRUIT DU BONHEUR

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Hélène a trente-cinq ans. Un mari, deux enfants et un chien. Salariée d’une entreprise bancaire depuis six ans, elle aime son travail mais regrette des conditions qui se détériorent surtout depuis qu’ils sont passés en open space, l’année dernière. Elle a du mal à s’y faire, elle qui aime tant le calme.
Hélène est par nature débordée par la vie. Mais là, il faut bien avouer, elle est débordée tout court. Entre son travail, ses deux enfants, leurs devoirs, les cours de flûte traversière de la petite, les mercredis foot de l’ainé, son mari souvent absent, Guizmo, le chien des enfants… qu’elle sort trois fois par jour, les rendez-vous chez le médecin, le coiffeur, le véto, les réunions parents-profs, les courses et le ménage, son cours de yoga du mardi, l’apéro du jeudi avec ses copines, ses parents et ses beaux-parents qui vieillissent… bizarrement plus vite le weekend. Bref, Hélène aime sa vie mais elle est épuisée.
A fleur de peau, tout l’excède. Surtout le bruit de la vie quotidienne qu’elle ne supporte plus. Comme les cris des enfants qui se chamaillent ou rient trop fort. La porte d’entrée qui claque, celle de l’armoire qui grince. La pétarade de la perceuse de Franck, son mari bricoleur. Le son de la télé de son vieux voisin. Le grabuge festif du bar d’en bas. Guizmo-le-paranoïaque qui jappe dès qu’il entend un bruit suspect, le réveil qui braille, son ado qui braille, lui aussi, sous la douche en se prenant pour Georges Michaël, les vaisseaux spatiaux de la cadette qui ne manquent jamais leur cible: la vaisselle. Les repas de famille où tout le monde parle et personne ne s’écoute, les travaux dans la rue, les coups de klaxon exaspérés, le brouhaha de l’open space, le rire de crécelle de Ghislaine, sa collègue qui n’a rien à envier à la voix nasillarde du speaker commercial de son supermarché. Même à la campagne, il y a toujours un bruit d’avion ou de moto pour l’excéder.
Deux fois par mois, le dimanche après-midi, Hélène emmène les enfants voir leur grand-mère Madeleine. Surtout depuis la mort de pépé. C’est un moment propice au calme. Enfin, normalement. Mais c’est sans compter sur les mômes qui gesticulent et tournicotent autour d’elles. Alors elle râle pour avoir la paix. Souvent, mémé Madeleine essaie de dire à sa fille que ce n’est pas grave, que le bruit ne la dérange pas, mais Hélène finit toujours par les envoyer jouer dehors. Elle pense, que comme elle, sa mère a besoin de calme. A son âge, tout de même !
Le temps passe. Mémé Madeleine a rejoint pépé. Hélène vieillit en même temps que ses enfants grandissent. Les bruits évoluent mais ont toujours le don de l’agacer. Elle voudrait juste un peu de calme mais il ne vient jamais. Stressée, elle trouve la vie décidément épuisante.
Pourtant petit à petit, certains bruits commencent à disparaitre. Elle n’entend plus la télé de son vieux voisin, décédé il y a longtemps déjà. Tout comme Guizmo d’ailleurs. Ses enfants sont partis faire leurs études puis ont trouvé du travail. Ils se sont mariés et ont eu des enfants. Une bonne chose de faite, se dit-elle. J’aurai au moins réussi ça.
Il y a peu plus d’un an, Hélène a fêté son départ à la retraite, une belle fête selon ses collègues… puis elle est rentrée chez elle où désormais elle trouve le temps long. Personne ne lui parle et elle ne parle plus à personne. Son mari regarde son émission préférée à la télé « N’oubliez pas les paroles », parfois il chantonne mais il ne bricole plus. La perceuse est remisée dans le garage depuis bien longtemps. Hélène regarde son portable. Il ne sonne plus beaucoup. Elle voit ses amies parfois, mais de moins en moins car elles sont trop occupées à garder leurs petits-enfants. Pour Hélène, c’est différent. Ses enfants et petits enfants habitent loin… en grande banlieue et ne viennent la voir que deux fois par mois. Puis son mari s’éteint à son tour. Il ne chantonnera plus.
Hélène se retrouve seule dans sa grande maison. Assise sur son canapé. Le tic-tac de l’horloge égrène les secondes du reste de sa vie. La solitude est silencieuse.
Soudain, la sonnerie de la porte retentit. C’est Angeline, sa fille et ses petits-enfants qui arrivent. Nous sommes le premier weekend du mois. Les garçons lui sautent au cou avant de filer à la cuisine en quête de ses irremplaçables beignets à la cerise. Cris, rires, claquement de porte. Le bruit de la vie revient. Elle savoure cet instant alors qu’Angeline dépassée par les évènements ne cesse de râler sur ses enfants. Elle rabâche et grommelle de ne pas courir et de ne pas faire trop de bruit car mamie est fatiguée et a besoin de tranquillité. Hélène essaie de dire à sa fille que non, elle n’est pas fatiguée et que cela ne la dérange pas, mais Angeline ne l’écoute pas et finit par envoyer ses enfants jouer dehors.
Soudain le calme revient. Angeline s’affale dans le canapé en remerciant le ciel d’avoir enfin la paix. Le visage d’Hélène s’assombrit.
Elle repense à Madeleine, sa mère…
Elle regarde par la fenêtre. Ses petits-enfants s’égosillent devant un bonhomme de neige qu’ils martyrisent en riant aux éclats. Les yeux noyés de larmes, elle courbe la tête sous le poids des regrets.
Puis… son visage s’illumine. D’un geste vif, elle allume la télé et monte le son à fond, ouvre les fenêtres en grand, pose un baiser gourmand sur le front de sa fille, attrape son manteau et enfonce son bonnet jusqu’aux oreilles. En deux temps trois mouvements, la voilà à glousser de joie devant feu bonhomme de neige.
Sidérée, sa fille regarde à son tour par la fenêtre en se demandant bien s’il ne serait pas temps de penser à l’option: maison de retraite.
Mais pas de maison de retraite pour Hélène ! Après avoir déposé la chère perceuse de son mari en lieu et place des crocus qui ornaient sa dernière demeure, appelé ses copines pour booker leur prochaine sortie karaoké, réservé quatre places pour DisneyLand, Hélène part rejoindre Angeline pour leur balade dominicale dans les bois de sa pampa, où règne enfin… le silence.
#lebruitdubonheur

Auteur :concentredebonheur

Auteur de "Cultivez votre Bonheur !" aux Editions Eyrolles. Coach de vie et formatrice en relations humaines, créatrice du blog « Concentré de Bonheur ».

2 Réponses à “LE BRUIT DU BONHEUR”

  1. Francine
    22 mars 2018 à 11:58 #

    Un grand Merci pour ce beau texte qui m’émeut et résonne en moi … Mariée, 3 enfants, 4 petits-enfants , en retraite de l’enseignement (où j’ai eu beaucoup de bruit dans les oreilles pendant 35 ans ! ) je me retrouve à la place d’ Hélène !
    Allez, je vous laisse: il est temps que je sorte voir le soleil dans mon jardin !!
    Merci

    • 22 mars 2018 à 13:29 #

      Un grand merci Francine pour votre message. Mes mots ont pour vocation de résonner en vous. Merci donc. Et oui, profitons du soleil et du jardin, ce sont des moments-ressources fondamentaux. Je vous souhaite un très beau printemps.

Répondre à Francine

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